53

 

 

 

Elle tentait de reprendre conscience tandis que des images fugaces dansaient devant elle avant de disparaître. Elle voyait dans tout cela des yeux, des yeux de dragon qui l’étudiaient. Et leurs étranges fentes verticales effectuaient des rotations selon l’angle depuis lequel ils l’observaient.

Elle revint finalement à elle et concentra son attention sur le plafond, les ombres que les flammes ondoyantes projetaient sur les grosses poutres. Elle cilla et voulut s’asseoir, mais des mains l’en empêchèrent, avec douceur. Elles caressaient tendrement sa chevelure.

« Chut », susurra Ashe.

Le monde achevait de se solidifier, quand elle constata qu’elle était allongée sur le canapé du petit salon, qu’un feu se consumait dans l’âtre, que sa tête reposait sur son giron. Elle n’avait plus de chaussures et elle sentait la fraîcheur et l’humidité de la manche d’Ashe en travers de son front. Elle cilla, plus rapidement.

« Aurais-je perdu connaissance ? »

Il gloussa. « En effet, mais je ne le dirai à personne.

— J’ai fait un rêve incroyable », murmura-t-elle. Elle caressa la chemise blanche d’Ashe dont le sourire s’élargit comme il se penchait pour déposer un baiser sur l’arête de son nez.

« Je dois te reprendre, Aria. Ce n’était pas un rêve. C’est vraiment moi, c’est vraiment toi. Mon cœur me l’a affirmé sitôt que je t’ai vue, même si j’ai refusé de l’admettre. Elle m’a soutenu que tu n’avais pas pu survivre, et je t’ai crue morte.

— Elle ?

— Anwyn. À mon retour de Serendair, j’ai désespérément tenté de te retrouver. Je suis allé voir la Prophétesse. Je savais qu’elle l’aurait nécessairement vu, si tu étais venue des vieilles terres, et qu’elle pourrait me le dire si tu étais toujours en vie. Elle m’a déclaré que tu n’avais pas pris la mer, que tu n’étais à bord d’aucun de ces navires. Je n’ai eu d’autre choix que de la croire, car lorsqu’elle parle du passé Anwyn ne peut mentir sans perdre tous ses dons. Je ne vois toujours pas comment tu as pu arriver jusqu’ici. »

Rhapsody s’assit et se massa les yeux, puis le front. « Arrivée jusqu’ici ? Je ne sais trop où je suis et j’ai bien l’impression d’être chez moi. »

Il replia une jambe derrière elle, pour lui offrir un appui, avant de lever la petite pièce de cuivre à treize côtés devant leurs yeux. « Je me souviens parfaitement du moment où on m’a donné ceci. J’avais trois ou quatre ans, et c’était un Jour de Convocation, une célébration caractérisée par des cérémonies pompeuses et des discours intarissables sans aucun intérêt. Je me suis retrouvé seul. Je m’ennuyais à en mourir, alors que j’étais censé rester assis et ne pas piper mot.

» Je commençais à penser que toute mon existence serait ainsi, que je ne pourrais jamais aller courir, jouer ou faire ce à quoi mes amis consacraient la majeure partie de leur temps. Je ne m’étais à aucun moment senti déprimé à ce point.

» C’est alors qu’Arid s’est penché vers moi en souriant, pour me remettre un cadeau… deux pièces sans grande valeur. "Secoue-toi un peu, mon garçon !" m’a dit ce vieil homme en m’adressant un clin d’œil. Je m’en souviens car j’ai ensuite consacré de nombreux jours à l’imiter… "Ils en finiront tôt ou tard avec tout ça. Entretemps, tu n’as qu’à étudier ces pièces. Elles chassent la solitude aussi longtemps qu’on ne les sépare pas, car on ne peut se sentir seul quand deux choses s’assemblent avec une telle perfection."

» Et il disait vrai. J’ai passé des instants merveilleux à les examiner, essayer d’apparier leurs tranches. J’ai cru que mon père était venu me chercher après seulement quelques secondes, alors que plusieurs heures s’étaient écoulées. J’ai constamment gardé ces pièces sur moi, jusqu’au jour où je t’en ai donné une. Parce qu’après t’avoir rencontrée, j’étais convaincu de ne plus jamais souffrir de la solitude. »

Rhapsody se massa les tempes du bout des doigts, afin de dissiper la migraine qui s’insinuait sous ses globes oculaires. « C’était dans une autre vie. Je n’ai même pas réagi au prénom d’Emily, quand tu l’as cité pour la première fois. » Elle leva les yeux et retint son regard. Il paraissait fou de joie, au bord de l’ivresse. « Serais-tu en train de me dire que… que tu es Sam ?

— Mais oui ! Dieux, que j’ai désiré t’entendre m’appeler ainsi ! » Il prit son visage entre ses mains pour chercher ses lèvres et l’embrasser, émerveillé.

Elle se dégagea, pour le dévisager. « Toi ? Ce serait vraiment toi ? » Il le confirma de la tête. « Tu as beaucoup changé. »

Il rit. « Le contraire serait surprenant, car je n’avais que quatorze ans à l’époque. Sans oublier tout ce qui s’est produit depuis, dont une transformation reptilienne provoquée par une expérience de mort imminente. Soit dit en passant, tu n’es plus tout à fait la même toi non plus, Emily. Tu étais la plus jolie des filles qu’il m’avait été donné de voir mais… eh bien, tu es encore plus belle ! » Il fit glisser ses doigts dans les cheveux qui encadraient son visage admirable pour voir la lumière illuminer les mèches, les faire briller comme de l’or bruni.

Elle s’intéressa à ses traits et tenta d’y superposer le souvenir qu’elle gardait du visage de Sam. Il avait certes beaucoup changé, mais elle n’aurait pu contester qu’il s’agissait du même individu. C’était une impossibilité historique qui l’avait empêchée de relever cette ressemblance, et elle sentit venir ses larmes. Elle se concentra pour articuler des mots qui mirent un long moment pour sortir de sa bouche.

« Pourquoi ? Pourquoi n’es-tu pas revenu ?

— Cela m’était impossible. Je ne sais même pas comment je me suis retrouvé à ton époque. J’ai été expédié dans le passé pour un jour seulement. Je suivais la route de Navarne lorsque j’ai été brusquement transféré à Serendair. Je désirais rester auprès de toi, en dépit du fait que cela me condamnait à disparaître et à ne plus jamais revoir mon monde. J’aurais volontiers renoncé à mon ancienne existence, tant j’étais heureux d’avoir trouvé mon âme sœur.

» J’ai attendu le lendemain, le jour de ton anniversaire, avec une vive impatience. Je m’étais plus ou moins rendu présentable, pour que ton père consente à notre mariage.

» Je me souviens de ma nervosité et de ma joie, quand – aussi inexplicablement que la fois précédente – j’ai été renvoyé sur la route de Navarne, en ce monde.

» Le chagrin a manqué me faire sombrer dans la folie. Je t’ai cherchée sans prendre de repos, je suis allé interroger tous les représentants de la Première Génération que je pouvais rencontrer. Puis Anwyn m’a déclaré que tu n’avais pas effectué la traversée et je me suis dit qu’il était trop tard, que tu avais péri, que tu étais morte depuis un millénaire ou plus, que tu n’avais pas trouvé MacQuieth ou toute autre personne de ton temps qui aurait pu te sauver.

» Mon père a fini par perdre patience. Il affirmait que j’avais dû rêver, mais j’étais convaincu du contraire parce que je disposais de ce bouton et, sur mon manteau, des trois gouttes de sang nées de nos rapports. J’ai été depuis lors comme cette pièce ; dépareillé, nulle part à ma place, seul et sans valeur. Il n’y a eu personne d’autre que toi, Emily, seulement la femme que je connais désormais sous le nom de Rhapsody. Qui aurait pu soutenir la comparaison avec toi ? Mon père m’envoyait ses catins dans l’espoir de t’effacer de mon cœur, mais j’ai préféré partir en mer plutôt que de trahir le souvenir de l’unique chose de mon existence que j’avais tenue pour sacrée, qui avait compté à mes yeux.

» Tout se résume à cela. Je vivais déjà ainsi quand le F’dor m’a subtilisé un fragment de mon âme. Une âme déjà mise à mal par ta perte. Mais te voici. Dieux, tu as toujours été là ! Comment es-tu arrivée jusqu’ici ? As-tu touché terre à Manosse, avec la Deuxième Flotte ? T’es-tu installée en tant que réfugiée sur une des terres les plus proches de l’Île ? » Les questions se déversaient de sa bouche lorsqu’il remarqua qu’elle tremblait et faisait des efforts pour ne pas éclater en sanglots.

Il la prit dans ses bras, caressa sa chevelure. « Emily, Aria, tout est terminé. Finalement, et pour la première fois, notre bonheur est parfait ! »

Elle se dégagea brusquement, l’expression torturée. « Certainement pas, Ashe ! Rien n’est parfait. Absolument rien ! »

Il en resta bouche bée. « À quoi penses-tu, Aria ? Tu dois m’ouvrir ton cœur. »

Incapable de s’exprimer, elle baissa le regard sur ses poings qu’elle serra avec tant de force qu’ils devinrent livides. Ashe les couvrit d’une main tandis que l’autre se posait sur son visage.

« Dis-le-moi, Aria. Tu le dois, peu importe de quoi il s’agit.

— La première chose qui me vient à l’esprit, et qui est probablement la plus importante, c’est que j’aurai sous peu oublié tout ceci ! Quand le soleil se lèvera, j’ignorerai que la situation a changé. Je reprendrai mon existence en me disant que tu m’as abandonnée, que je me suis lourdement trompée sur ton compte, que Sam est mort quand l’île a été engloutie s’il n’a pas rendu l’âme bien plus tôt. J’y pense chaque jour, Ashe. Ce qui s’est passé me fait douter de moi-même, m’empêche d’accorder ma confiance. Pas plus tard que demain, tu me quitteras et je ne saurai plus rien de tout ceci. Je serai convaincue que même l’amour que j’ai trouvé avec toi appartient à une autre personne. Tout sera sans doute parfait pour toi, Ashe, mais pour moi la vie sera toujours aussi injuste qu’avant… Bien plus, en fait ! »

Elle pleurait et il la prit dans ses bras, la serra contre lui et déposa un baiser sur son oreille. « Tu as raison, je vais aller chercher la perle. »

Rhapsody se redressa et se dégagea une fois de plus de son étreinte. « Quoi ? Pourquoi ? »

Il sourit et essuya ses larmes avec une phalange de son majeur. « Rien, absolument rien en ce monde, ne peut justifier que tu souffres ne fût-ce qu’une seconde supplémentaire. Tu as subi bien trop longtemps des épreuves, Emily. Je vais te restituer ce souvenir. Tu le mérites bien plus que mon père ne mérite d’atteindre ses buts stupides et égoïstes. »

Il s’apprêta à se lever mais elle le retint.

« Que deviendra-t-il ?

— Je l’ignore. Peu m’importe. Toi seule compte pour moi. »

De l’inquiétude avait remplacé les larmes dans les yeux de Rhapsody. « Je le sais aussi bien que toi ! Si je refuse de servir de héraut à Llauron parce que je connais la vérité et que je m’interdis de brûler vif ton père, ses projets échoueront alors qu’il est déjà trop tard pour empêcher son assassinat. Lark a tout organisé et ton père mourra pour de bon, en perdant toute possibilité de devenir immortel. Il sera condamné parce que je n’ai pas eu la patience d’attendre un peu pour être informée d’une chose que j’ai ignorée pendant plus d’un millénaire.

» Je suis désolée, Sam. Tu as refusé de me croire égoïste, et tu obtiens la preuve que je le suis. Pour un peu, tu aurais sacrifié ton propre père à cause de mes jérémiades.

— Ce n’est pas tout à fait ça…

— Bien sûr que si ! » Elle essuya ses dernières larmes avec l’ourlet de sa robe. « Au moins nous sommes-nous ressaisis à temps.

— Que dis-tu là, Emily ? Que tu es prête à renoncer à ce souvenir ?

— Garde-le pour moi, Sam. Je peux m’en passer un peu plus longtemps. »

Il la prit dans ses bras et l’étreignit en silence. « Souhaites-tu m’en parler ?

— Te parler de quoi ?

— De ce que tu as fait, lorsque tu as compris que je ne reviendrais pas.

— Tu ne l’apprécierais guère.

— Le choix te revient, Emily. Je veux savoir tout ce qui te concerne, si me le dire ne t’est pas trop pénible.

— Tu souhaites revenir sur notre accord et aborder des thèmes du passé ?

— Oui. Nous avons gardé le silence non seulement pour ménager nos sentiments mais aussi pour préserver les intérêts de nos familles, de nos amis. Ils peuvent tous aller au diable. Tu es ce qu’il y a de plus important pour moi en ce monde, le suivant ou le précédent. Rien ne compte plus pour moi. Je t’en supplie, Emily. Dis-moi ce que tu peux me dire sans en souffrir, afin qu’il soit possible de trouver un sens à tout ce qui nous est arrivé, déterminer pourquoi et comment ces choses se sont produites. »

Elle le dévisagea, perdue dans ses pensées. Il finit par voir ses yeux s’assombrir, comme si elle venait de prendre une décision. « C’est d’accord. Je dois t’avouer ceci, Sam, et il te faut l’entendre. Même si tu risques ensuite de reconsidérer tout ce que tu estimes acquis. »

Il referma les mains sur son visage pour le contempler et tenter d’apporter de la sincérité à sa déclaration. « Rien de ce que tu pourrais dire ne me fera changer d’avis à ton sujet, Rhapsody. Rien. »

Il avait tenté de reproduire les intonations de sa voie de Baptistrelle.

En prendre conscience la fit sourire. « Pourquoi ne pas m’écouter jusqu’au bout avant d’en décider ?

— Rien », répéta-t-il, buté.

Elle dégagea ses mains et se leva pour traverser la pièce vers l’angle de la cheminée, prendre le portrait de ses petits-enfants, les étudier et finir par sourire. « Te souviens-tu de mon rêve récurrent ? Celui dont je t’ai parlé l’autre nuit ?

— Celui où des étoiles tombent dans tes mains ?

— Oui. Ce songe s’est modifié après mon inscription à cette loterie du mariage. Les étoiles passaient à travers mes paumes pour être emportées par l’eau du torrent qui serpentait dans les Patchworks.

» La nuit où tu n’es pas venu… Eh bien, disons simplement qu’elle a été placée sous le signe d’une grande tristesse et que j’ai refait ce rêve sitôt endormie… à quelques différences près ! J’ai rêvé que je m’intéressais à l’eau et que les étoiles qui s’y trouvaient se disposaient en cercle autour d’une sombre crevasse. Ce n’est que récemment, quand j’ai redécouvert l’amour, que j’ai compris de quoi il s’agissait.

— Et ce serait ?

— Ton œil, Sam, ton œil à la pupille fendue, à la fois identique et différent de celui dont je garde le souvenir. C’est ce que ma mère souhaitait me dire en me déclarant que je devais chercher mon étoile-guide pour ne plus risquer de m’égarer. Elle voulait m’indiquer qu’elle était en toi… que tu contenais un fragment de mon être, et qu’il me faudrait te trouver pour me trouver. Que je serais enfin complète, auprès de toi. Tu n’es pas le seul à avoir perdu une partie de ton âme, et chacun de nous à en lui ce qui manque à l’autre.

» Je sais désormais pourquoi j’ai reçu le don de prescience, pourquoi je rêve de l’Avenir. C’est parce que je t’ai donné une partie de mon âme, cette nuit-là dans les Patchworks, un fragment que tu as ramené ici avec toi. Cet élément a séjourné dans l’Avenir pendant toute cette période. Il a été témoin de choses qui appartenaient pour moi au futur, étant donné que j’ai vécu voici quatorze siècles. Il m’appelait, il tentait de nous réunir. »

Ashe sourit, les yeux baissés. « Que les dieux soient loués pour ces songes. Si je rencontre de nouveau dame Rowan, il me faudra la remercier. »

Rhapsody reposa le tableau et soupira. « Malheureusement, je n’ai rien compris à l’époque. En proie au désespoir, j’ai erré dans un épais brouillard. Mes parents s’inquiétaient pour moi, comme Llauron s’inquiétait pour toi. Quand je leur ai dit que tu étais un Lirin, mon père a pensé que tu m’avais ensorcelée.

» Convaincu que mon cœur était malade et que seul un mariage pourrait le guérir, il a organisé des entretiens avec des prétendants. Ce qui n’a fait qu’alimenter mon désespoir et ma frayeur, mais je devais me fier à son bon sens tant je doutais du mien. Je me souvenais des pièces d’or que tu avais voulu me donner et j’estimais t’avoir vendu ma virginité. » Ashe se crispa, mais elle ne parut pas s’en rendre compte. « Je présume que c’est ce qui a rendu la suite inéluctable.

» Un jour, environ une semaine après ton abandon, des soldats ont pénétré dans le village. Ils ne savaient rien sur ta personne, mais ils s’intéressaient à tout individu plus ou moins suspect arrivé à la même période que toi. Les Partch – les fermiers dans la grange desquels tu avais dormi – leur ont montré les objets que tu avais laissés et ils sont repartis.

» Je craignais qu’ils te trouvent et te fassent du mal, et j’ai voulu te mettre en garde. J’ai réuni tout ce que je pouvais emporter et j’ai pris un de nos chevaux pour suivre ces militaires sur la route d’Easton. J’ai perdu leurs traces au bout de quelques jours, une fois à destination.

» Je n’étais encore jamais allée dans une véritable agglomération et Easton était pour moi un lieu immense et dangereux. Je me suis d’ailleurs fait voler presque aussitôt ma monture. Je demandais aux gens s’ils t’avaient vu, mais tous me répondaient par la négative. J’ai même tenté une incursion dans la Grande Prairie pour m’entretenir avec la cheftaine des Lirins qui y vivaient, mais aucun des noms que tu avais cités ne lui était familier, si ce n’est celui de MacQuieth… un célèbre guerrier vivant dans les terres de l’ouest, au-delà du grand fleuve. Je sais désormais que tous ces gens n’étaient pas encore nés.

» J’ai croisé le chemin de MacQuieth des années plus tard, par hasard. Et comme c’est un héros légendaire au sein de ta famille je passerai les détails sous silence. Je ne voudrais pas détruire vos mythes ancestraux. Je présume que certaines choses sont héréditaires. »

Ashe rit. « Se pourrait-il que votre rencontre ait des points communs avec la façon dont j’ai, heu… fait la connaissance de Jo ? »

Elle sourit tristement. « Ma foi, oui ! Mais tu as été bien plus prévenant envers elle que MacQuieth ne l’a été envers moi. Je l’ai interrogé à ton sujet et il m’a répondu qu’il ne t’avait jamais vu. C’est alors que j’ai renoncé. Il n’existait en fait que deux possibilités : soit tu m’avais menti soit tu avais péri. Dans un cas comme dans l’autre tu ne reviendrais pas, je ne te reverrais jamais.

» Mais, comme je l’ai précisé, des années s’étaient écoulées entretemps. Après quelques jours, faute de trouver une seule personne capable de me renseigner sur ton compte, j’ai décidé de rentrer chez moi. Avant de prendre conscience que je ne savais même pas d’où je venais. L’aller jusqu’à Easton m’avait pris plusieurs semaines, je n’étais pas versée dans l’art de l’orientation et je n’avais plus de monture. Je me disais malgré tout que je réussirais à rejoindre les miens.

» J’avais besoin d’argent et j’ai vendu mes boutons, les boutons d’argent assortis à celui que je t’avais donné. » Il tressaillit en se remémorant la fierté qu’il avait lue dans ses yeux, lorsqu’elle les lui avait fait admirer cette nuit-là. « J’en ai tiré un bon prix, ce qui m’a permis de vivoter, m’offrir un toit et de quoi manger. Mais ce pécule a eu tôt fait de fondre et j’ai dû trouver d’autres solutions pour subvenir à mes besoins.

» J’ai tout d’abord gagné ma pitance comme femme de ménage. Une fille de ferme sait faire ce genre de choses. Mais il y avait toujours un problème et mes employeurs s’en prenaient à moi quand le maître de maison ne… » Elle croisa les bras et se tourna vers le mur, sans finir sa phrase. Le feu projetait des reflets sur sa robe moirée, y engendrant des ombres qui ondulaient dans les plis du tissu comme pour la réconforter par leurs caresses.

« L’ennui, c’est que je me retrouvais chaque fois à la rue… où ils sont nombreux à exploiter les jeunes femmes sans défense. Mais il y en a quelques-uns qui, tout en tirant profit des malheureuses dans mon genre, leur offrent en échange leur protection. J’ai eu la chance de rencontrer une telle femme avant que des individus moins recommandables ne mettent le grappin sur moi. Tous l’appelaient Nana. Elle m’a prise avec elle et protégée. Tout ce que j’avais à faire, c’était de… de…

— Emily…

— Je présume qu’il serait superflu d’entrer dans les détails. Elle m’a vendue, très souvent. Je n’étais pourtant pas la fille la plus facile à fourguer car mes formes laissaient à désirer. J’avais des seins bien trop petits pour une gagneuse et je n’arrangeais rien en refusant de satisfaire les hommes mariés. Ce qui réduisait sérieusement ma clientèle. Mais elle réussissait néanmoins à me caser. »

Ashe en avait des larmes aux yeux. Sans peine, songea-t-il, amer.

« Je me disais que je m’en fichais, que plus rien n’avait encore de l’importance. Je me contentais de compter les jours écoulés. Mais je n’ai pas oublié la toute première fois… Je venais d’avoir quinze ans. Il y avait longtemps que tu… Enfin, Nana a pu me faire passer pour vierge. Elle s’attendait à ce qu’il y ait d’autres saignements et elle avait vu juste. Je présume que cet argument lui a permis de réclamer une somme plus élevée. Elle m’a toujours donné une friandise ou un petit cadeau, quand cela s’est reproduit… à cause de la brutalité de certains clients et non du reste. Pour en revenir à la première fois, j’ai tenté d’être courageuse mais je n’ai pas cessé de verser des larmes. Ce que j’aurais sans doute fait même s’il ne s’était pas agi d’un salopard disposé à payer pour avoir ce singulier privilège… »

Elle s’interrompit en entendant un sanglot derrière elle. Brusquement effrayée, elle remonta l’ourlet de sa jupe pour courir vers lui et le prendre par le cou.

« Oh, je regrette tant ! Dieux, je n’aurais pas dû te raconter ces choses. Tout va bien, Sam, je m’en suis remise. Non, Sam, ne pleure pas, je t’en supplie ! Je suis désolée. »

Il l’attira sur son giron afin qu’elle puisse enfouir son visage contre son épaule. Rhapsody resta blottie sur son cœur jusqu’au moment où ses larmes se tarirent, puis elle décida de ne plus lui révéler quoi que ce soit sur cette époque, de verrouiller à tout jamais la porte de ces souvenirs. Ce n’était rien, se dit-elle. Il ne supporterait pas d’entendre le reste.

« Ce qui me sidère c’est que tu me réconfortes, déclara-t-il lorsqu’il eut recouvré l’usage de la parole. Alors que c’est toi qui as vécu cet enfer et que j’en porte l’entière responsabilité.

— Ne dis pas de bêtises, fit-elle en tamponnant le coin de ses yeux avec sa jupe. Tu n’y es pour rien. C’est moi qui ai voulu partir de chez moi, ce qui a d’ailleurs été une excellente chose… Si tu n’étais pas entré dans mon existence, même pour un laps de temps aussi bref, je ne t’aurais jamais suivi. J’aurais épousé un fermier que je n’aimais pas, je n’aurais pas découvert le monde dont tu m’avais parlé. Je serais morte bien avant que l’Île ne soit submergée et mon âme se serait étiolée avant que mon corps ne périsse. Sans toi, je ne serais pas ici. Tu m’as sauvée, Sam. Considère les choses sous cet angle. Ryle hira. Il faut prendre la vie comme elle vient. Quoi que nous ayons subi, au moins sommes-nous désormais réunis. »

Il la repoussa pour la regarder, assise sur ses genoux et tenant ses mains dans les siennes. Elle avait perdu de sa perfection, avec sa robe froissée et ses cheveux en bataille, mais elle restait sous la clarté du feu une vision angélique.

« Je me suis trompé, déclara-t-il d’une voix posée. Ce que tu as dit a modifié les sentiments que je te porte. » Rhapsody blêmit. « Si une telle chose était possible, je dirais que je t’aime plus encore. »

Le soulagement la transfigura. « Dieux, ne me fais plus de pareilles frayeurs ! » Elle lui donna une tape sur le bras, avant d’ajouter avec gravité : « Mais il existe une autre raison de reconsidérer ta décision de m’épouser.

— C’est impossible.

— Sam…

— Non, Rhapsody.

— J’ignore si je peux avoir des enfants. Je crains d’être stérile.

— Pourquoi dis-tu cela ? »

Il caressait sa joue et elle se plongea dans la contemplation du feu. « Nana nous distribuait des extraits de maquerelle, cette plante qui protège tant contre une grossesse intempestive que contre la plupart des maladies vénériennes. Je ne sais pas quels ont été ses effets, si effets il y a eu. Je n’ai plus rien pris depuis que je suis ici, mais nous avons fait assez souvent l’amour pour que… »

Il la serra dans ses bras. « Non, Aria, je croyais que tu le savais. Je suis un dragon, un descendant des Premières Races. Engendrer une progéniture est pour nous un acte volontaire, et comme tu ne m’as jamais parlé d’un quelconque désir de maternité – ce qui me paraît plein de bon sens, soit dit en passant –, je m’en suis abstenu. » Des souvenirs douloureux s’attardaient devant ses yeux. « Une des choses qui m’ont le plus tourmenté pour t’avoir abandonnée dans le vieux monde, c’est que je me demandais si tu n’étais pas enceinte.

» Je n’exerçais aucun contrôle sur ces choses, à l’époque. Le dragon qui sommeillait en moi ne s’est manifesté que bien plus tard, quand le fragment d’étoile a été enchâssé dans ma poitrine. C’était la toute première fois, pour moi aussi… J’étais déjà follement amoureux de toi. Et, pour ce que j’en savais, tu aurais pu attendre un enfant quand j’ai regagné mon époque. Une pensée qui m’a presque été fatale. Je t’imaginais seule et vulnérable, rejetée de tous, souffrante et terrifiée, avec ma fille ou mon fils que je ne connaîtrais jamais. C’était comme si, en plus de la perte de l’amour de ma vie, de mon âme sœur, j’avais également perdu cet enfant. »

La main qui caressait la joue de Rhapsody tremblait un peu, et elle la prit dans la sienne pour y déposer un baiser.

« Je ne suis pas tombée enceinte. Dieux, Sam, j’aurais tant aimé avoir un enfant de toi… mais cela ne s’est pas produit ! »

Les yeux d’Ashe miroitaient comme des saphirs sous la clarté du feu. « T’entendre dire ces choses me ravit, car j’attendrai désormais avec impatience de pouvoir exaucer ce vœu, dès que le pays sera sûr et que le F’dor ne représentera plus une menace. J’en rêve et j’en ai rêvé bien avant que tu m’offres de nouveau ton amour. Quant à ta fécondité, ne sois pas inquiète, c’est moi qui ne t’ai pas donné d’enfant et non l’inverse. Tu n’es pas en cause. D’ailleurs, mes sens de dragon m’affirment que tu es fertile. »

Rhapsody traduisit son soulagement par un sourire qui le bouleversa, juste avant de devenir pensive. « Je suis heureuse de l’apprendre ! Veux-tu connaître la suite ?

— Si tu souhaites me la raconter.

— Elle est moins pénible. Après quelques années, quelqu’un s’est intéressé à moi, un homme d’un certain âge. Il semblait accorder autant d’importance à mon esprit qu’à… eh bien, au reste. Plus, sans doute. Il m’a installée dans une maison indépendante et a encouragé ma soif de découverte. Il s’est assuré que je recevrais la meilleure éducation en musique, en lettres et autres sources d’érudition.

— Tout ce que tu m’as dit vouloir faire, cette nuit-là à Montjoie.

— Oui. Il m’a fait rencontrer le plus grand Baptistrel lirin de Serendair, un certain Heiles, afin qu’il m’enseigne les arts anciens. Heiles a toutefois disparu peu après la fin de ma formation de Chanteuse, alors que j’étais sur le point d’acquérir le statut de Baptistrelle. Pour autant que je sache, nul ne l’a revu. J’étais presque prête, et j’ai poursuivi seule mes études pendant une année environ. J’avais pratiquement tout assimilé, quand mon bienfaiteur est décédé.

» Peu après, un être bestial qui s’était entiché de moi a envoyé un de ses hommes de main me demander d’aller le distraire. J’ai refusé. Sans prendre de gants, ce qui a manqué de sagesse. Ma situation était devenue… disons délicate, quand j’ai rencontré Achmed et Grunthor ! Ils m’ont sauvée et aidée à fuir. Ils étaient eux-mêmes en cavale, et nous sommes partis d’Easton pour nous rendre à Sagia… connais-tu cet endroit ? »

Ashe s’accorda un moment de réflexion. « Oui, le Chêne aux Racines Profondes. Un jumeau de racine du Grand Arbre Blanc.

— Oui. L’Axis Mundi, la ligne qui traverse le centre du Monde, suit également cette racine. Nous sommes venus par Sagia – je ne pourrais pas préciser comment –, et nous avons rampé le long de la racine, pendant une éternité semble-t-il. C’est alors que nous avons changé, en absorbant les pouvoirs de la Terre, du Feu et du Temps. Une fois arrivés au point médian, nous avons franchi un grand mur de flammes. Je pense que nous avons été immolés, mais le chant de nos essences s’est poursuivi, il nous a remodelés de l’autre côté quand nos corps ont été consumés. Toutes les vieilles balafres, les anciennes blessures ont été effacées. » Ashe caressa doucement son poignet avec le pouce, à l’emplacement de la cicatrice dont il gardait un souvenir si net. « Nous avons été reconstitués, et c’est pour cette raison que tes sens de dragon t’ont fait croire à ma virginité.

— Ce n’est pas pour ça. Je t’en ai expliqué la raison il y a longtemps. »

Elle l’embrassa sur la joue et se dégagea d’entre ses bras, pour se rasseoir à côté de lui sur le canapé. « Le voyage paraissait ne jamais devoir prendre fin. Il a pu durer des siècles, car nous sommes finalement arrivés ici et toutes les choses et tous les gens que nous avions connus avaient disparu une éternité plus tôt, engloutis sous les flots. Si tous ceux que j’avais aimés n’étaient pas morts bien avant. J’ignorais combien de générations s’étaient succédé avant que les Cymriens n’aient levé l’ancre et après qu’ils ont accosté.

» Anwyn ne t’a pas menti. Nous n’avons jamais débarqué, nous n’avons pas mis les pieds à bord d’un de ces navires. Nous sommes partis avant la naissance des membres de ces générations et nous sommes arrivés bien après la guerre. À vrai dire, la réponse qu’elle t’a faite était en tout point conforme à la réalité. »

Ashe eut un rire amer et regarda le feu. « On peut considérer les choses de cette façon, mais il n’empêche qu’Anwyn savait, Emily. Elle savait que tu étais en chemin, que tu rampais le long de la Racine. Elle a décidé de ne pas me le révéler, elle a préféré me déclarer que tu n’étais pas arrivée, que tu n’avais pas embarqué à bord des navires qui ont quitté à temps le vieux monde. Cela a été pour moi comparable à la mort, Aria. Elle a été témoin de mon désarroi et elle est restée là sans rien me dire. C’est ma Grand-Mère, Rhapsody, ma propre Grand-Mère. Crois-tu que mon bonheur et ma santé mentale signifient quelque chose pour elle ? »

Il la regarda et ce qu’il lut dans ses yeux lui alla droit au cœur, y apportant chaleur et réconfort. « Sans doute pas, Sam. Je suis désolée. Mais as-tu une vague idée de ses motivations ? Sais-tu ce qui l’a poussée à agir ainsi ?

— La soif de puissance. Pour me dominer. Ils sont ainsi, que ce soit Anwyn, mon père, eux tous. Comprends-tu désormais pourquoi leur sort m’importe peu ? Pourquoi je suis prêt, même à présent, à te laisser tes souvenirs et à les abandonner à leur destin ? Malgré mon illustre lignée, tu es la seule à t’être souciée de moi, la seule à m’avoir véritablement aimé. Je te dois tout alors que je ne leur dois rien. Toi qui as toujours eu droit aux balles alors qu’ils avaient le bon grain. »

Rhapsody rit et fit reposer sa tête sur son épaule. « Quelle image pleine d’intérêt ! Lequel de nous deux est le paysan ? Le grain sert pour se nourrir et la balle à garnir les matelas. Or, nous passons généralement plus de temps dans un lit qu’assis à une table. » Ses yeux brillaient de malice et il rit avec elle, en la serrant contre lui. « Sans oublier que la balle fait d’impressionnants feux de joie. Ne sous-estime pas sa valeur, Sam. Notre tour viendra. »

Il soupira et caressa sa chevelure. Ils contemplèrent longuement le feu, pelotonnés l’un contre l’autre en jouissant d’une douce intimité, pendant que les flammes changeaient de couleurs en exécutant pour eux un ballet acrobatique silencieux.

« J’ai une question à te poser, demanda-t-il finalement.

— Oh, ça tombe bien… Moi aussi !

— Toi d’abord.

— Non, vas-y.

— Entendu. Pourquoi as-tu pris le nom de Rhapsody ? »

Elle rit. « Nana trouvait mon vrai nom trop banal. Trop convenable pour quelqu’un… eh bien, quelqu’un qui exerçait ma nouvelle profession !

— Emily est pourtant un joli nom.

— Emily n’est que l’abréviation de mon vrai prénom. Il serait plus juste de parler d’un surnom. »

Les traits d’Ashe s’animèrent. « Vraiment ? Je l’ignorais. Quel est ton vrai nom ? »

Elle rougit et détourna des yeux qui ne perdirent pas pour autant leur regard amusé.

« Allons », l’encouragea-t-il en la prenant par la taille, avant de rire comme elle se dégageait en se contorsionnant. « Savoir qui je vais épouser serait la moindre des choses. Dieux, tu connais toutes les permutations de mon nom !

— Je ne sais toujours pas pourquoi tu te fais appeler Ashe.

— Parce que le nom de Gwydion me vaudrait de me faire trucider. Cesse de tergiverser…

— Sois prudent, Sam. Il ne faut pas sous-estimer la puissance d’un nom. Celui que j’avais autrefois n’a encore jamais été prononcé en ce monde. Une cérémonie bien particulière doit accompagner ce genre de choses, afin de nimber le nom en question de puissance, de contrer sa vulnérabilité face aux démons de l’ancien monde. C’est presque comparable à un mariage. »

Il hocha la tête, mais il était toujours d’humeur joueuse. Rhapsody sentit son état d’esprit se modifier et se blottit sur son giron.

« Je crois toutefois que te le dire bribe par bribe serait pratiquement sans risque. » Ses yeux pétillaient de malice. « Rhapsody est en fait mon deuxième prénom. Ma mère était une Chanteuse céleste appelée Allegra.

— C’est très joli.

— Un tel nom pourrait également convenir à sa fille, non ? »

Il lui sourit, avec tendresse. « Oui, c’est incontestable.

— Mon père a voulu qu’il en soit ainsi, même si elle ne l’appréciait pas tellement. Elle le trouvait collet-monté et sans attraits. Je le sais, car elle me l’a dit devant le feu qui dansait dans l’âtre, un jour où nous étions seules et qu’elle me brossait les cheveux. Elle voulait pour sa part me donner un nom lirin, quelque chose de musical, en espérant que cela développerait mon oreille.

— Elle était pleine de sagesse.

— Et c’est là qu’est apparue Rhapsody. En plus d’être un terme de musique, ce mot est romantique, il dénote de l’imprévisibilité, de la passion. Elle espérait contrer les effets du premier prénom. »

Il déposa un baiser sur son front. « Il te va à merveille.

— Merci…

— Et quel était le nom de ta grand-mère ? s’enquit-il, les yeux pétillant de malice.

— Elienne.

— Je ne parle pas de son nom lirin, petite peste. Comment s’appelait la mère de ton père ? »

Rhapsody rosit, de gêne ou d’amusement. « Amélie.

— Amélie ? J’adore ! Emily, pour Amélie. Ça sonne bien.

— Les miens m’appelaient Emmy, mes amis Emily. La seule qui m’appelait Amélie était…

— Laisse-moi deviner : ta grand-mère ? »

Rhapsody rit encore. « Comment le sais-tu ?

— Et quels étaient les patronymes des familles de fermiers de ton village ?

— Eh bien, je connaissais surtout les Tourneur, un nom qui avait dû leur être attribué parce qu’ils retournaient la terre ! Cela signifiait qu’ils étaient des cultivateurs, qu’ils faisaient pousser des récoltes. Des gens très gentils. J’avais pour eux beaucoup d’affection. À présent, si nous en avons terminé avec la leçon d’histoire ancienne, mon tour est venu de poser une question. Je peux ?

— Certainement. Vas-y.

— Je veux savoir qui était cette femme que tu comptais demander en mariage, celle que tu as découverte quand la bague a acquis toute sa puissance.

— Il n’y a jamais eu d’autre femme que toi, Rhapsody. C’est de toi que je parlais ! »

Elle secoua la tête, pour le contester.

« Quand tu as dit que tu savais qui était cette femme, cette Cymrienne que tu considérais être la dame…

— C’était toi.

— Je vois, et celle dont tu as déclaré être amoureux quand nous étions dans les bois…

— Encore toi.

— Et…

— Toi, Rhapsody. Il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’autre femme. Je croyais jusqu’à ce soir que vous étiez deux : toi et Emily, mais comme vous ne faites qu’un la question est réglée. J’ai aimé Emily, j’aime toujours Rhapsody, les deux étant à la fois différentes et identiques. Tu es la seule femme que j’ai touchée, embrassée ou chérie. Il n’y a jamais eu que toi dans mon existence. »

Elle le prit par le cou et sourit comme lui, en murmurant « Restons-en là. Est-ce assez égoïste à ton goût ? »

Le baiser qui s’ensuivit emporta sa réponse et il immobilisa son visage pendant que leurs lèvres se trouvaient, qu’il inhalait son haleine comme un vent printanier, qu’il saturait son âme avec son essence. Il fit remonter ses mains le long de son dos, pour caresser la soie gaufrée de sa robe et la déboutonner.

Elle le repoussa, avec douceur. « Non, Sam, je t’en prie.

— Qu’est-ce qui te prend ? »

Elle inspira profondément puis le regarda avec sévérité. « Vu que je n’en garderai aucun souvenir, faire l’amour à présent ne serait pas une bonne idée.

— Emily…

— Laisse-moi terminer. M’avoir fait une demande en mariage était également sans objet. De tels engagements sont facilement rompus et perdent toute raison d’être quand il n’en subsiste aucun souvenir. Après tout ce que tu viens d’entendre sur moi, souhaites-tu toujours m’épouser ? »

Ce que lui disait son cœur se lisait dans ses yeux. « Plus que jamais.

— En présumant que tout le reste soit sans importance et que tu aies le choix, préférerais-tu quitter Elysian en étant mon fiancé ou mon mari ? »

Il commençait à comprendre et à sourire. « Je préférerais être ton mari, la question ne se pose même pas ! »

Les yeux de Rhapsody reflétèrent les siens. « Alors, épouse-moi. Épouse-moi sans attendre. »

 

Quand elle s’éveilla, le lendemain matin, la clarté du jour filtrait à peine entre les rideaux. Rhapsody s’étirait en profitant de cette chaleur sensuelle lorsqu’elle se tourna et se retrouva en face d’un Ashe toujours endormi. Elle sursauta, ce qui réveilla l’homme et l’incita à ouvrir les yeux.

« Bonjour », fit-il en souriant.

Elle découvrait dans son regard un bonheur dont elle n’avait encore jamais été témoin,

« Bonjour. » Sommeillant à moitié, elle lui retourna un sourire hésitant et bâilla. « Je m’avoue surprise. N’avais-tu pas l’intention de partir avant l’aube ? »

En recouvrant l’usage de ses sens, elle prit conscience avec gêne d’être nue sous les draps.

« Nous nous sommes entretenus tard dans la nuit. Ne t’en souviens-tu pas ? »

Elle réfléchit un instant. « Non, conclut-elle avec une touche de tristesse dans la voix. Tout s’arrête quand nous nous sommes rendus au belvédère. Tout s’est bien passé ?

— À merveille », répondit-il en arborant un large sourire.

Il se pencha pour écarter une mèche de cheveux tombée en travers du cou de Rhapsody, qui retrouva les pensées mélancoliques de la nuit précédente et changea d’expression. « Pourquoi es-tu resté ?

— Nous souhaitions en profiter le plus longtemps possible, avant mon départ. Tu peux me croire quand je te dis que tu as accepté cette suggestion sans te faire prier. »

Elle s’assit et vit sa robe de soie froissée au pied du lit, la tenue de marin d’Ashe éparpillée dans la pièce. Elle rougit en se rallongeant sous les couvertures puis le regarda.

« Nous avons fait l’amour ?

— Oui, oh oui…

— Tu… C’est toi qui l’as désiré, n’est-ce pas ? Je ne t’ai pas donné mauvaise conscience ou imploré, au moins ?

— Absolument pas ! » Il rit. « Comme si tu avais besoin d’en arriver là ! »

Elle se détourna pour l’empêcher de voir le chagrin qui voilait son regard. « J’aimerais tant pouvoir m’en rappeler. »

Il la prit par les épaules pour la faire pivoter vers lui et l’embrasser tendrement. « Tout te reviendra un jour. Je conserve ce souvenir pour toi, Aria. Dans quelque temps, nous le partagerons de nouveau. »

Des larmes apportaient de l’éclat à ses yeux émeraude. « Non, murmura-t-elle. Même si c’est le cas, le moment est venu pour toi d’aller te forger une nouvelle vie avec cette femme que je ne connais pas. »

Il l’attira contre lui pour lui dissimuler son sourire. « Demain. Pour l’instant, je suis toujours auprès de toi. Je voudrais te fournir des bons moments à te remémorer. »

Il la repoussa sur l’oreiller et caressa amoureusement ses seins.

Du désir mêlé de culpabilité fit frémir Rhapsody pendant que les lèvres d’Ashe descendaient le long de son corps. Elle s’abandonna à la passion qu’alimentait leur séparation imminente et ils firent encore l’amour, en se raccrochant l’un à l’autre avec désespoir, comme s’ils étaient convaincus de ne plus jamais se revoir.

Ils ne purent toutefois assouvir tous leurs besoins. Rhapsody resta pelotonnée dans ses bras sans rien dire, soumise aux affres de la culpabilité. La tristesse qu’elle découvrait dans les yeux de son compagnon était bien pire encore ; il avait senti leurs âmes communier dans l’extase la nuit précédente et il n’en subsistait plus rien, tout avait été balayé par l’amertume et les regrets, la souffrance de la proximité d’un bonheur absolu qui se refusait à eux.

Finalement, elle se leva et alla chercher de quoi se changer. Elle disparut dans la salle de bain et, pendant son absence, Ashe enfila les effets qu’elle avait entassés à son intention sur son sac. Il maudit Llauron, lui-même et tous ceux qui avaient œuvré pour les séparer et portaient une part de responsabilité dans le chagrin de Rhapsody.

Il attendait son retour quand ses sens puis ses yeux se reportèrent sur une pièce tombée sur le tapis, devant l’âtre. Il se pencha pour la ramasser, et sourit. Il regarda la pile de vêtements dont ils s’étaient hâtivement dépouillés et trouva le médaillon. Il remit la pièce à l’intérieur. Il avait retrouvé Emily et l’avait épousée. Il ne lui restait qu’à la protéger et à conserver son amour jusqu’à ce qu’il puisse l’en informer.

Prophecy, Deuxième Partie
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